Un été à Stephenville

 

Stephenville, samedi

 

    Relâche à quai.  Le méchant fait des vagues l’autre côté de la jetée et il siffle dans les haubans ses airs de mauvais country.  Soudain, un étranger s’est montré le rayon par le cockpit. Il avait ses parenthèses nuageuses, mais il avait l’air si radieux...  Alors, en manque grave de tissus secs (coussins, vêtements, kleenex, papier-cul), je me suis précipité violemment sur l’essentiel, mes coussins.   Comme un mâle du précolombien sur l’unique femelle printanière à portée de sexe, je les ai embrassés dans leur intimité poisseuse, et les ai foutus dehors à sécher sur le pont.  Quel délice de les voir s’aérer les carreaux sous le soleil conditionnel!  Au conditionnel, j’ai dit.  Car je devrai leur retirer leur permis de séchage dès que les prochains nuages sur le quai de Little Port Harmon parleront pluie… Et ici, la pluie, c’est presque une forme de culture.  Pourtant les filles ont de longues jambes bronzées. Et je ne vois guère de salons de bronzage.  Je dois être sur la mauvaise page du calendrier.  Je suis en réalité à Little Port Harmon.  Il est si minuscule, le little port, qu’il pourrait entrer 10 fois dans la marina de Baie-Comeau. 

 

    Voilà, l’été est passé.  Gros nuages assassins sur le quai.  Allez vous faire… Permis révoqués.  Permis conditionnels, comme pour les permis de pêche.   L’été a duré 01h 54’37’’.  Soit 6877 secondes.  Je suis quand même content.  Presque.  L’été a été..  N’est plus.  J’ai quand même eu le temps d’ouvrir le panneau avant pour faire circuler l’air  Le temps aussi de passer le torchon partout pour nettoyer les spores d’humidité qui ne manquent pas de décorer de gris soupçonnables les bas de cloisons.  Le temps de me précipiter sur mes coussins avant que les nuages n’étendent encore davantage leur territoire.  Mais de quoi se plaint-on, les plintons?  Il y aura peut-être un autre été demain…  Tout petit.  Non, ni demain ni…  Que de la mouille en vue au canal déluge.

 

    Une demi-douzaine de gars réparaient hier sur le quai un immense filet à harengs.  Vous êtes capables de vous comprendre dans tout ça?  leur ai-je demandé.  Oh!  Pas de problème.  On sait ce qu’on à faire. À Sainte-Anne-des-Monts, des pêcheurs avaient dû dérouler sur le quai les deux rouleaux complets de leurs câbles à chalut.  Pour ce faire, un camion est parti avec les extrémités, s’est promené sur toute la longueur du quai (500 mètres?), puis s’est promené dans une partie du village (un autre petit 500? ou un gros 1000?), puis s’est arrêté.  Quand je suis passé à vélo près des lampadaires, j’entendais un bruit étrange, un frottement.  J’ai pensé tremblement de terre. Je voyais trembler les panneaux de signalisation.  Je croyais être victime d’acouphènes.  Ou de cillements  parasites provoqués par le vent dans mon casque de vélo.  Un coup d’œil par terre m’a permis de voir un câble d’acier simplement passer, comme ça, comme un venimeux de serpent.  Il rampait, le serpent de mer, devant … la Caisse Populaire, le dépanneur du coin, les maisons encore endormies… Puis il s’est arrêté à bout de rouleau sur une petite halte routinière.  J’essaie d’imaginer la même scène au port de Baie-Comeau.  Escorte de pompiers, barrage policier, ingénieurs…  Et patati patata.  Mais c’est comme ça dans les Maritimes.  Une heure plus tard…  Heu!  Une heure et demie plus tard à Terre-Neuve.  Saviez ça?

 

    Non, les Newfoundlanders n’aiment pas qu’on les appelle des Newfies.  Les Newfies jokes, ça passe.  Ils ont un sens de l’humour rare.  Ce doit être leur antidote national contre les jours gris.  Il n’y a que les imbéciles qui n’ont pas de fierté.  Et les Newfoundlanders en ont une..  Même si elle se cherche des couleurs parfois.   Pas une réussite, leur drapeau, en tout cas.  Blanc avec les lignes qui rappellent plus ou moins leur passé British.       

 

Dimanche, 27 juillet    

 

    Trois jours que je suis ici.  Je vis dans un aquarium, et le poisson c’est moi.  Pour vivre en ce pays, il faut soit une sacrée dose de courage, soit une belle ignorance de ce qui se passe ailleurs.  Pourtant, ils ont la télé, l’Internet…  Je crois plutôt que ces gens-là s’accrochent à leur lopin de terre ou de mer. C’est leur destin, qui sait?  Beaucoup n’ont pas le choix de rester. Parce qu’ils sont tout simplement trop pauvres pour se payer ce rêve-là.  La fermeture de la pêche à la morue ici a eu un effet dévastateur sur leurs us et coutumes.  Depuis la découverte des grands bancs de morues aux XVI-XVIIième siècles, ce poisson de fond était au cœur de leur vie.  La morue, c’était Terre-Neuve.

 

    Environnement Canada ne laisse guère entrevoir de meilleures conditions pour les prochains jours. Je devrai me faufiler entre deux systèmes de vents.  Pas facile, quand la météo est une science si inexacte.  Mais ici, il faut aller avec ça.  Assumer sa part de risques. Le problème, c’est que la grande péninsule de Port au Port est difficile à franchir.  Géographiquement, c’est comme une immense charrue qui s’avance loin dans le golfe (60 km) comme pour ramasser les vents, les compresser et leur donner une plus grande vélocité – une plus grande férocité? – avant de les jeter sur la côte... 

 

lundi, 28 juillet  

 

    Partir.  Pas partir…  Je suis sur le passage d’un creux dépressionnaire.  C’est à dire sur un système qui tourne sur lui-même.  J’ai donc droit à toutes les variantes. Ce matin, le sud… à 30 nœuds. Dans 6 heures, il tournera au sud ouest.  Puis à l’ouest, puis au nord.  Exactement le contraire de ce qu’il me faut pour contourner le Cap St-Georges.  Patience.  Les fois où je suis parti avant le lever du soleil dans ces conditions, j’ai dû le payer.   Il me reste à occuper ce temps.  Ce temps de merde.  Donde es el sol?  No me gusta la situacion.

 

Corner Brook. 

 

    Contre mauvaise fortune, bon cœur, key?  Je vais à Corner Brook.  En taxi collectif.  Seulement 13$ et c’est à une heure de route.  Le coût de la vie ici, en passant, est très bas.  À peu près tout ne coûte rien.  Corner Brook, comme son nom l’indique, forme le coin extrême sud est de la grande Baie des îles, plus au nord.   C’est un coin formé par de hautes collines sur les flancs desquelles sont bâtis édifices et maison.  Très joli. Très.  On croirait voir les collines d’Athènes sur un angle de 180 degrés.  Au centre de ce rayon cependant… pas le Parthénon.  La monstrueuse Corner Brook Pulp and Paper Co avec ses montagnes de résineux et son remarquable nuage de vapeurs.  On dirait le centre ville de Baie-Comeau.  Ville industrielle, mais aussi style Nouvelle-Angleterre fin XIXième siècle.  Plus rien à voir avec l’allure négligée des villages de pêcheurs.  « John Cabot 1450-1498 Mathieu »  C’est l’inscription et le trois mâts barque de ce grand explorateur que l’on retrouve partout sur le tapis de la grande salle à manger en bas du Corner Brook Hotel.  Une exclusivité.  Presque gênant d’y marcher.   Gênant même d’y laisser tomber des miettes…