Une rencontre inoubliable à

Rock Harbor, Gros-Morne

 

 

 

 

 

-     88 ans. 

-     88?

-     … 

-     You’ve said eighty eight?

-      

 

    Elle est presque sourde, toute menue, peu loquace, marche d’un pas à courte vue, réussit à enjamber, avec un brin d’hésitation mais une souplesse légère, le gros chalutier BS Venture, au flanc duquel elle est à couple.  Kuan Yin IV, il s’appelle son voilier-moteur de 23 ou 24 pieds.  Elle vient de Gwynedd, Pensylvalnie, USA.  Et là , cet été, elle arrive de Nouvelle-Écosse.  En solitaire.  Seule sur son bateau à …88 ans!  Je suis bouché.  J’ai failli lui demander si elle s’appelait Han Suyin, l’écrivaine d’origine asiatique tant vénérée par de nombreuses Québécoises.  Si elle revient ce soir, j’essaie de lui parler...  Je me dis qu'elle répond à une quête.  La femme plus jeune, qui vient la chercher au quai, semble en être fière.  Une mauvaise pensée me traverse l'esprit:  ça y est, on récupère le sujet dans le giron de la chose féministe, on va sortir les médailles.  Et pour une fois je suis d'accord.

 

    D’ici là, lavage de ma personne en rivière et de quelques pièces de vêtements.  C’est fou ce que je préfère ça au monologue bruyant des machines à ennui, pas loin d’ici. 

 

    Une autre traversée demain.  La dernière.  La météo annonce des vents faibles pour le secteur Golfe Port au Port.  Environ 75 milles nautiques pour rallier Harrington Harbour.  Commencera alors la navigation attentive entre les milliers d’îles de la Côte Nord.  Je suis maintenant content d’être venu ici.  Les gens y sont simples, peu attentionnés mais disponibles.  Si vous les regardez, soyez assurés d’être salués, peu importe l’âge ou le sexe.   Leur clientèle est américaine et ontarienne.  Contrairement au Nouveau-Brunswick et l’Île du Prince-Édouard, ils ont un peu, je crois, le complexe de la langue - ce qui me semble être un peu de paresse - car ils auraient tout intérêt à nous inclure dans leur marketing touristique.  La nature ici est de celle dont les Québécois pourraient raffoler.  Et le tourisme maritime des plaisanciers me semble tout à bâtir: ajouter des douches à proximité des quais et des services en carburant.  Faire le plein aux quais des pêcheurs relève de l’expédition.  Il faut un taxi ou une âme charitable et des bidons...  Même chose pour l’épicerie.  J’apprécie d’avoir un vélo sur le pont.  Il me permet de faire mes courses et de courir à la Public Library (bibliothèque) pour garder mes liens Internet.  Mais aussi pour explorer tout en me tenant en forme. 

 

    Ici, le roi est un pêcheur.  C’est un roi fier, descendant d’une longue lignée.  Avec qui c’est agréable de parler mer.  S’il se laisse aller, après la troisième bière, il te parlera d’elle comme d’une mère, la mer.  Une mère célibataire et une amante.  Il te parlera une langue elliptique, à regards et mots couverts, qui te demandera un peu d’effort pour  décoder. Il ne ferait pas long feu, le pêcheur, dans une conversation allongée au Manoir du café.  Mais ce serait un très mauvais service à se rendre à soi-même que de le "peinturer" dans la tapisserie de l’insignifiance.  Tu reconnais l’habileté de ce mec-là au large, dans le déploiement de ses « engins de pêche » ou dans les manœuvres à quai.  C’est un métier difficile.  Le métier de tous les métiers.   Dur à faire peur des fois.  Je le sais moi, qui navigue.