Lettre d’un ange à un cow-boy

Cher alone some cow-boy,
C’est un ange qui t’écrit. Pas le gardien. Pas le cornu. Un ange en chair et en os. De marque hétéro, Tout ce qui a de plus homme à femmes. Regarde la fille en haut. C'est tout moi, ça.
Des ailes, je viens de m’acheter. À 80$, pour voler pendant des heures. Pas si mal, hein? C’est le prix que ça te coûte pour une soirée à ton bar de danseuses, d’où tu sors en chambranlant, la tête pleine de courbes dangereuses qui te laisseront coi au volant de ton mustang fatigué...
Mais laisse-moi te raconter… Il y a 7 ans, j’arrivais ici d’un long périple au lac Bras d’or, au Cap Breton. À la hauteur de Cap North, tout près d'ici, j’avais essuyé le terrible coup de vent annonciateur de ce qui s’avérerait être le début d’une tempête tropicale, en fait les restes de l’ouragan Claudette en 1996. Une mal baisée, la Claudette, tu peux me croire. Trois heures pour faire trois milles nautiques. Et trois jours qu’elle m’a cloîtré ici, à Bay St-Lawrence.
Mais trois jours plus tard, je mangeais au petit resto du quai d'Étang-du-nord. De belles filles, les Madeliniennes. De très belles filles. J’ai vu cette annonce : Salon Nadeau, massage intégral, Étang-du-nord. J’aime bien me faire ramasser de temps à autre. La massothérapie, tu connais? Une invention de femmes, je sais. Une histoire de femmes pour femmes et par des femmes. Le poteau et sa danseuse. La symbiose parfaite. Une invention importée par la guerrière pour se faire défaire les nœuds de la révolution. Bon, on commence pas, passons quelques pages, si tu veux…
Je me rends donc à ce centre sur ma vieille bécane. Une maison aux couleurs suspectes (pastel) se présente à moi. J’ouvre la porte. Une musique, suspecte elle aussi, me saisit aussitôt par le gras des tympans. Je sens mon cheval trépigner. « Tout doux, le cheval, que je lui glisse à l’oreille.» Mon cerveau vient de se dire sous le chapiteau qu’il vient peut-être de se tromper de salle. Ce n’est plus le Western attendu, ça, mec. Me tricherait-on, là? Et un homme-sandale au parler angélique m’accueille, m'invite à enlever mes sabots, mon harnais, ma selle, mes bottes à étriers – je suis un cow-boy moi aussi, aux jambes en forme de parenthèses. Hi! Ha! - Il m’introduit, m’explique où mettre mes fringues. Je me faufile l’essentiel sous une serviette et attends frileusement la masseuse, en écoutant le plafond. Il entre et commence à me masser la tête…
J’entends le cheval hennir dans mes sabots à l’entrée… J’entends tes sabots
aussi… Je sens tes gros points d’interro d'hétéro et tes gros exclamo flageoler
entre tes jambes en parenthèses restées ouvertes. Bien, je te la ferme, ta
grosse parenthèse de cow-boy. Car, vois-tu, pour tout te dire, espèce de
grosse bouse de
,
je n’ai jamais vécu ça de ma vie Et crois moi, ce que je pourrais te raconter,
tu pourrais le dire à tes gosses pour les endormir le soir ou à ta mémé pour la
réveiller de sa sieste. Car un massage, ça ne se raconte pas. Ça se R E Ç O I
T.
Mais juste pour te mettre au parfum de l’essentiel… J'te raconte encore. D’abord le "il" en question s’adresse à ton cerveau. Pas celui entre tes jambes, qui se fait sonner les lobes sur la selle de tes galopades. Celui entre tes écouteurs, ouiiiii. Puis il te dépouille de ta poussière de cow-boy. Il te fait prendre un bain-tourbillons. Des muscles de cow-boy propre, c’est plus facile à trouver, je suppose. Puis ça permet de t’écouter les pensées. Ensuite, il te fait t’étendre, te bichonne d’huiles essentielles de sa création. Et là commence un vrai massage. Aux huiles essentielles, mec. Comprenons-nous bien, toi et moi. Tu es un mec. mec, et tu aimes les contacts virils, entre cow-boys.
Alors tu t’aperçois que tes goût de massage, qui te reviennent à la mémoire de ton enfance, c’est une job de physique. Ton père qui ne s’est pas assez colletaillé avec toi. Tes séances de lutte avec tes fréros, ou avec ta blonde. Lui, le "il", il te triture la colonne, il te la remet plus conforme, la colonne. Aux huiles essentielles. Le système lymphatique, tu sais celui qui règle toute ta navigation intérieure, tes boyaux, ton estomac, ton foie, tes reins… Il te tire des borborygmes de tout ça, qui te font rire et t’excuser. Puis, quand il t’a bien repassé toutes les coutures, qu’il t’a défait les nœuds et aplati les rides une à une, qu’il t’a varlopé les peaux mortes, avec ses grosses mains de masseurs, il te colle des serviettes bien chaudes, comme pour te faire garder le pli.
Mec, je te jure, tu sors de là comme un poulain qui vient de naître Hi! Ha!. Un cow-boy avec des ailes… Comme ton fantasme Pégase, tu connais? Après ça, tu n'essaie plus de refaire et refaire ta sempiternelle scène finale : alone some cowboy chevauchant sa rossinante sur la toile rougeoyante du soleil couchant, le cactus au sec et la musique à bouche aux babines de la tristesse. FIN
P.S.: Et t’auras exactement le même sourire que ta cow-girl quand elle revient de se faire bichonner l’épiderme. Tu sais, quand elle déploie ces ailes qui t’émoustillent tant le cerveau, celui entre les jambes, et qui te font hennir de plaisir… Hi! Ha!