Terre Neuve et brouillard
- Suroît, ici Port-aux-Basques Radio, sur la voie 11. Nous avons des services en français. Si
vous avez besoin de notre aide, ne manquez pas de nous contacter. Comme trafic
maritime, nous vous avisons que deux traversiers sont en mouvement dans la zone
actuellement. Le premier sortira dans quelques minutes. Le second, sera ici dans une heure.
Shit! Moi qui suis habitué à un seul traversier à Baie-Comeau. Pas deux. (Demain, quand j’en entreverrai un d’accosté un peu plus loin, le Camille-Marcoux m’apparaîtra comme un bleu minet à côté de lui). J’aime habituellement « entrer » quelque part au radar. Mais là, le mien est défectueux… Et je suis en pleine soupe au lait depuis ce matin. Comme sous une cloche à gâteau. En plexi dépoli, la cloche. La lumière passe, mais le mur est opaque. Tout le tour et au-dessus, tout au plus 500 pieds de visibilité. Des services en français. Il a dû m’entendre demander à Sidney Radio Garde Côtière si c’était un service fédéral… avec les services obligatoires en français… Cool, mon ange.
- Suroît, ici Port…., je trouve que vous passez trop près de terre. Il y a danger.
Re-shit! Un coup d’oeil à bâbord. Les vagues déferlent sur les brisants à … 500 pieds! 28 pieds au sondeur. Vite le large! La voix calme de tout à l’heure est plus tendue. Mon ange gardien a eu peur pour moi. J’apprécie. Solidarité des marins oblige. Le contrôleur aérien doit avoir cette voix aussi quand il voit son Airbus décrocher un peu.
Je réalise que l’erreur de calibration que j’avais détectée cette nuit au large de l’île St-Paul risque de me créer de gros problèmes pour entrer dans les passes étroites qui m’attendent. En réalité, la carte graphique qui reconstitue ce que les yeux voient habituellement est faussée. Sur l’écran, la bouée qui devrait être devant est quelque part à droite de 30 ou 40 degrés, je ne sais pas encore.
- Suroît, ici Port-…, je vous suggère de faire cap plein sud et d’aller prendre la bouée d’entrée de chenal…
Justement… Et il m’énumère des coordonnées GPS que je n’ai pas le temps de prendre en note, évidemment. Mais il est vite, le mec. Je ne dois pas être son premier étrange à louvoyer dans sa bouillabaisse. Je me sens docile comme un enfant échaudé craignant l’eau froide. À la bouée du large, il m’offre de me prêter une assistance radar pour entrer. C’est un ange, je le sais maintenant. Un gardien, celui-là. Je l’appelle dans ma tête Angie. Il sera mes yeux. À défaut des miens qui louchent de 30 ou 40 degrés. Et il voit tout, Angie. J’accepte avec joie.
- 10 degrés à tribord alors, Suroît, vous devez maintenant apercevoir une bouée rouge.
Que si, je la vois, la bouée chérie. Dans son petit voile de brume. Génial. Je suis maintenant le pilote aveugle de l’Airbus en commande manuelle pour un atterrissage d’urgence. Et un ange me souffle les réponses à l’oreille droite du VHF... C’est là que l’on réalise sa fragilité quand les repères ne sont plus là. Les visuels, dans mon cas actuellement, mais aussi les autres, ceux qui creusent de grands trous dans nos vies. Les repères qui nous manquent tant dans « les bleus de nos nuits blanches » et dont l’absence nous fait tourner en rond juste devant le quai de nos certitudes.
- Maintenant virez pour prendre le chenal. 40 degrés à bâbord.
Voilà, je suis content. Je viens de lui apprendre que s’il me parle en degrés, c’est plus signifiant pour moi, que « virez un peu ou virez beaucoup ». Il voit tout, Angie. Alors j’essaie de ne pas avoir de mauvaises pensées pour les Terre-Neuviens. Car ce matin, dimanche, j’étais en cr… contre la météorologiste newfie qui me faisait des prévisions pour jeudi et vendredi …passé. « Prévisions émises pour Terre-Neuve par blabla, ce matin le 11 juin… Nous sommes le 20 juillet!! Pour moi, elle est partie en vacances, la conne, en laissant la météo tourner en boucle. Car voyez-vous, je serais resté pénard ce matin dans ma gentille petite lagune de Baie St-Lauwrence, si j’avais su que je me taperais 16 heures de vent d’est dans le nez et un brouillard à couper à l’exacto pour entrer dans un endroit totalement inconnu. Grrrr!
- 20 degrés tribord, Suroît.
J’acquiesce. Et le reste du miracle s’accomplira devant mes yeux. La carte des lieux se déploie à mesure que je pénètre dans le port. La même que sur mon écran d’ordinateur, pourtant. Mais réelle celle-là, avec des goélands qui piaillent, deux brise-lames laiteux qui me dépassent et des humains qui s'activent sur un quai. J’ai l’impression de commencer vraiment mon voyage. Ici, je ne navigue plus dans mes souvenirs. J’ai mis ma mémoire à 0. Mon radar défectueux m'y a un peu beaucoup aidé. Début pas trop prometteur… Sur les quais, des pêcheurs absorbés par leur travail, qui me regardent à peine. Un touriste, qu’ils doivent se dire. Ils passent leur vie dans cette poisse, les pêcheurs. Alors sortir du « fog », ça doit leur sembler aussi banal que de sortir les poubelles. Pas de miracle là-dedans, key?
Je remercie chaleureusement Angie, le contrôleur de trafic maritime, pour son aide et le félicite de son professionnalisme. Je me dis que c'est dimanche et qu'il doit avoir une petite famille qui l'attend au chaud et au sec, lui. Je me sens un peu loin de mes baskets.
- Vous devez être en retard pour votre souper, Port-aux-Basques Radio. Désolé. Et encore mille mercis.
- Oui, un peu… Bon séjour chez nous, Suroît. Ici Port-aux-Basques radio terminé.
- Ici le Suroît terminé....
Troisième journée dans la terre neuve de mon voyage. Que du brouillard. De mon port de pêche, je n’ai pas vu encore entrer un seul des 2 traversiers qui doivent passer à moins de 300 mètres… Je les entends. Particulièrement la voix des officiers distribuant leurs recommandations aux passagers. Tout baigne littéralement dans 110% d’humidité. C’est la poisse dehors et à l’intérieur du bateau. Je cherche le maître de port pour un branchement électrique, histoire de chasser le 10% d’exagération d’humidité. Mais ces gars-là ont un horaire trèèès flexible. Un vrai régime de retraite avant l’heure.
Premier coup d’oeil en vélo. Architecture monotone et terne. La maison type ici est une boîte carrée, blanche, avec un toit en pente douce, une pelouse mal entretenue, des arbres trop rares. Il en va de même des édifices publics. Aucune recherche artistique. On dirait un parc industriel étendu. Mais il est magnifique, l’aménagement du parc Scott’s. C’est un parc marin intégré aux quais. Le cœur de cette petite ville de 5000 habitants. Un peu comme le vieux port de Sept-îles. Avec marche piétonnière sur pilotis. Allée de kiosques pour les produits locaux. Et de superbes banderoles au couleurs vives qui réchauffent le regard.
De quoi rêver pour Baie-Comeau. J’ai pris des photos, Monsieur le Maire. Je vois nos 2 brise-lames de la marina avec ses passerelles en bois traité (gracieuseté d’Abitibi-Console, évidemment), Ses porte-drapeaux (gracieuseté d’AlCOA…) Ses lampadaires (gracieuseté d’Hydro-Québec…) Un édifice polyvalent en surplomb sur la marina, logeant le club nautique, un resto de fruits de mer et un centre d’interprétation de… du … et pourquoi pas un musée maritime. Nous, on aurait en prime les baleines et les phoques en plein centre ville. Presque …
Un Disney World nature, merde! Trouvez-moi une ville au monde qui pourrait montrer ça à sa visite…