D'ici mes yeux ne voient pas le port. Ni le fleuve. Mais ils le savent là-bas, l'autre côté du monstrueux champignon blanc de la papetière. Ils le devinent hostile sous l'étau de ses champs de glace et tout hérissé de vapeurs effilochées dans ses eaux libres. C'est là que j'ai rendez-vous ce matin!
Les écoles sont fermées et la radio joue à l'état d'urgence. Les cotes locales d'écoute montent les matins de tempête et de grands froids. Mieux vaut éviter de sortir: l'indice de refroidissement avec le facteur éolien est de moins 70'C. C'est un record, rabâchent-ils à toutes les cinq minutes. Un autre à ajouter à notre appétit boulimique de superlatifs.
Reste à rassembler l'équipement de plongée et à
s'habiller. Mon cerveau continue de broder autour de la marotte qui
l'a réveillé. C'est comme ça à tous les
matins et ce matin, le sujet du jour est aussi le sujet du mois:
le froid. C'est un sommet. Du jamais vu. A mon école,
c'est le Livre des records qui bat tous les records de popularité.
C'est compréhensible: les records se nourrissent de tout.
De tous les superlatifs: le plus grand, le plus gros... Ils frappent
l'imagination, et c'est pour cela et seulement pour cela qu'ils font les
manchettes. Pour les médias, l'occasion est trop belle, trop
tentante de pousser à fond sur l'accélérateur des
contrastes... saisonniers. Sur La compassion saisonnière.
L'été, les sans-abri
et les mal logés embarrassent à peine les bancs publics ou
les mails des centres d'achats. Une sorte de consensus, saisonnier
lui aussi, pousse tous les passants vers la même indifférence:
les itinérants sont aux bancs ce que les pigeons sont aux monuments.
Ils sont hors champ. Pas de crises de nerfs, pas de caméra.
Pas de caméra, pas d'Indiens.
Mais l'hiver, entre les guirlandes de Noël et les pointes de froid, la lentille les rejoint. Et ils se mettent alors à crever les écrans avec leurs grands yeux de barbotte qui leur méritent momentanément d'être placés dans la même chronique que les records, la grande demande de pointe d'Hydro-Québec ou une saute d'humeur des Mohawks à Kanawaké. Et les indifférents d'hier se mettent alors à frissonner à l'unisson pendant quelques secondes... le temps d'un point de suspension, qui ne va d'ailleurs guère plus loin que le prochain spot publicitaire.
Quoi qu'il en soit, la Lara de mon cœur roupille nue et toute chaude sous l'épais édredon, d'où mes mains folâtres ont eu peine à se retirer. Mon cerveau lutte pour se concentrer sur la tâche à accomplir.
Au quai, on a retrouvé ce matin une voiture. Le moteur se serait arrêté à bout d'essence. C'est avec ça qu'un agent de la Sûreté municipale m'a réveillé vers six heures. Une voix nasillarde et exaspérante de lenteur, une voix de fin de quart. Un suicide peut-être. Pas de corps sur la glace. Seulement une petite auto japonaise. Vraisemblablement celle d'une femme. Abandonnée la clef dans le contact. Une Colt couleur marine. Personnalisée au nom de "Midnight blue".
Il se perd alors en détails! Elle est stationnée près
du Ingrid Gorthon, un cargo suédois accosté pendant la nuit.
Pouvez-vous aller jeter un coup d'œil? Sans réfléchir,
mon cerveau accepte d'y aller. Il n'y aura pas de miracle à
faire s'il y a de la glace. J'ai ajouté un peut-être,
moi aussi. Et je me recale sous l’édredon. Mais les
yeux grands ouverts cette fois. Comme pour écrire le scénario.
C’est comme ça : j’aime voir les choses avant qu’elle n’arrivent.
Comme ça, jamais de surprise
Un peut-être rempli d'images d'horreurs. La pénible entrée à l'eau. Un régulateur qui fuse et s’emballe sous l’effet du froid intense. La morsure du froid au visage. Une descente laborieuse. Les sinus ou les tympans - ou les deux en même temps - qui refusent de s’équilibrer. Et l'insupportable sortie, avec les joues mouillées qui se fendillent sous le frimas. La combinaison de plongée ankylosée par le froid.
Le boulevard Lasalle est désert. Mon cerveau aussi. Et pourtant, il faudrait qu'il entre en action. Dans quelques minutes, il aura besoin de s'injecter une bonne dose d'adrénaline pour bien poser les bons gestes.
Nelligan roule lentement. Histoire de laisser la mécanique s'assouplir et le moteur faire provision d'un surplus de chaleur. Mon corps aimerait bien endosser la combinaison de néoprène sans trop souffrir. Car il s'agit bien de souffrance. Tout à l'heure, à l'appel du policier, c'est le cerveau qui a accepté d'aller "voir". Il m'arrive de détester mon cerveau. Celui qui réfléchit comme un miroir. Qui me sort de mes draps-santé si tôt le matin. Dont la partie étourdie voit tout comme réalisable. Au mépris de mon corps, la seule partie réfléchie dans les circonstances. La seule qui en paiera vraiment le prix.
Si tôt le matin et par si grand froid, pas un seul spectateur ne viendra frissonner devant le corps à moitié nu et ruisselant de la belle noyée. "... blanche et dorée", chanterait Reggiani. La joue blanche et dorée déjà ventousée de quelques buccins. Un buccin collé à une joue livide, c'est presque beau, c'est le baiser de la mort. Le dernier baiser à la vie qui s'étouffe d'en avoir trop bu. C'est Dracula avant le cortège des nécrophiles : chevrettes, krill, crapaud de mer… le groupe rock des profondeurs. Les croque-mort de la grande glacière du Labrador. Dors, mignonne dorée.
Je serai seul donc - Yvon a refusé l’invitation - avec comme unique sortie, unique cheminée, un trou mince dans la glace épaisse (un mètre peut-être?) par où les bulles viendront, seules, témoigner des spasmes d'une vie. Ma vie. Qui ne tiendra qu'à un fil ...de nylon.
Une certaine angoisse me tord l'estomac. Je m'en veux. Je regrette. Je n'ai pas envie de souffrir par ce matin sibérien. Je me déteste de devoir dans quelques minutes jouer la comédie du sauveur, du héros sans peur, du pro qui connaît tout, qui sait tout.
Quand il y aura là la voiture de police, je me dépêcherai d'aller au bord du quai, histoire de vérifier ce que je devine déjà: un champ de glace gris et blanc. Hostile. Avec quelques rares triangles d'eau courante derrière l'hélice du cargo arrivé la nuit. Et je cacherai mon angoisse sous un flot d'agitations et de questions inutiles, pour étirer le temps, pour chercher une échappatoire, style "la glace est mauvaise, je ne me risque pas". Le trac des acteurs, ça doit être aussi horrible que ça.
La voiture de police arrive au moment où je capelle ma bonbonne. J'ai réussi à suspendre une échelle au-dessus de la zone de marnage, toujours glacée à cette époque de l'année. J'attache le bout de la corde au bras du premier policier qui se présente. Il n'a pas le temps de protester. Maintenant habillé, étranglé, lesté, je veux en finir. Après les recommandations d'usage - trois coups pour ... deux pour... un pour... - je descends.
L'eau m'allège pour un moment des quelque cinquante kilos d'équipements. Comme prévu, le froid me mord les joues et le front. Le régulateur fuse quelques secondes mais se rétablit aussitôt. Je crache dans mon masque et le rince à l'eau salée pour éliminer la buée. Je barbote un moment à la surface pour laisser à mon épiderme le temps de faire la transition entre les draps-santé, d'où mon cerveau m'a arraché, et les beaux draps dans lesquels il m'a fourré. Je suis prêt.
Je me laisse couler. La brûlure de l'eau se fait moins vive. Après quelques bonnes poussées, les tympans acceptent de claquer. C'est le froid, mais aussi le stress. Vingt pieds. Il faut que je me détende. Je descends toujours, en position debout, pour mieux contrôler. Je fouille les environs du regard, espérant trouver rapidement la raison de ma plongée. Trente pieds. Là-haut, le trou de sortie se rétrécit à mesure que je m'en éloigne. On dirait la vie qui tourne de l'œil...
Le fond est jonché de débris. Ca va de soi, c'est un quai public. Donc une poubelle. Non, c'est pire: une poubelle, on la remplit de ses restes de table, du produit de ses grands ménages. Bref, ce sont de respectables déchets. De ceux que l'on pourrait montrer à son voisin de palier sans rougir.
Mais à un quai public, c'est le reste qu'on jette. Le reste des restes. Le produit de la honte, du vol, de la paresse, du désespoir: câbles d'acier, bouteilles de bière, batteries d'autos, carcasses d'ours, etc. Et si ce n'était que de cela... C'est si facile d'éliminer la dernière portée de Miss Miaou en balançant d'un grand geste de pendule le sac grouillant de vie lesté d'une pierre...
Tiens, une baigneuse. Un autre produit que le voisin de palier, un homme bien élevé quand même, n'aurait pas laissé traîner près de sa porte... La revue est ouverte ironiquement à ... Miss July. Décidément, le paradoxe est au rendez-vous. Et moi qui suis venu dégoter une victime du désespoir!
Miss February, lascivement répandue sur une peau d'ours polaire, eût été plus circonstancielle. Toute nue, toute blonde, le regard bleuté - bleu californien - et des dents de vendeuse de dentifrice. Elle a l'air d'avoir bien chaud au bord de sa piscine turquoise, avec sa pina colada bien glacée. La mienne, ma piscine, est bien frappée. Frappée de beaux gros glaçons. Pas de costume de bain pour madame. Mais tout pour monsieur. Et cette pause ...et ce sourire.
Mon cerveau se laisse distraire un instant à feuilleter le magazine. Tout plutôt que la terrible image du corps lové en forme de fœtus. Étrange comme les noyés ressemblent à des nouveau-nés?
Quelle qualité de papier, ce papier ! On peut en tourner les pages tout aussi bien calé à trente pieds de profondeur que calé au fond d'un fauteuil. Est-ce que ces photos restent jeunes plus longtemps que les filles qui en ont servi de modèles? Tenez, par exemple: la page couverture m'indique 1985. Est ce que Miss July, 15 ans après, a encore ces jeunes rondeurs sans bavures, cette peau lisse et tendue, cette poitrine bien ferme, ce sourire angélique et prometteur?
Un frisson me parcourt l'échine. J'aurais le goût de me coller - de me bigorniser - à ma Lara, sous l'édredon. Et dire qu'il y a un mois j'étais à l'autre extrémité du mercure, à trois saisons de cet hiver polaire, peut-être pas bien loin de Miss page centrale. Cartier ne savait pas naviguer, c'est bien clair. Sinon je ne serais pas ici à faire le voyeur solitaire sous un plafond de glace à chercher une déprimée suicidaire, en mal de corriger une erreur de la nature ...ou de navigation.
Trois coups sur la corde de rappel m'indiquent de remonter. Miss July tourne de la page et je la regarde glisser lascivement vers le fond, telle une gracieuse méduse. Je suis médusé. Médusé de voir pareilles rondeurs se perdre par pareilles profondeurs.
A la surface, le policier à la voix de fin de quart me fait signe de remonter sur le quai. Il fait une moue de dépit. Je gravis péniblement les quelque cinquante barreaux de l'échelle de fer, à laquelle mes mitaines collent comme à un plancher gommé. Ils sont maintenant deux. Ils doivent conjuguer leurs efforts pour m'aider à mettre les deux pieds sur le solide, tellement mon costume est raidi par le froid. Ils me montrent du doigt la petite voiture bleue.
Une cascade de rires enjoués s'en échappe... Un marin, un
Suédois, très blond, du Gorthon sans doute, aide une femme
à remplir le réservoir d'essence. Elle saute sur place
pour se réchauffer. Elle tourne ses grands yeux bleus vers
moi. Je dois avoir vaguement l'air du prédateur des marais,
car cette fois elle rit de toutes ses dents blanches. Une blonde
au regard bleuté. Une vraie vendeuse de dentifrice.
Une héritière du rêve...
Raynald Collard, 1994