un blues dans un petit bar, un
dimanche soir.
aller voir la fille au
teint de kiwi qui sert,
dans une souplesse toute vacancière,
la faune bigarrée de
Tadoussac
le bluesman dans son harmonica la prière d'un negros.
elle
elle est venue pour le joueur
de blues
elle a hésité
longtemps avant d'entrer
il a été
son amant
c'est le
trac
au bar un siège est vacant
elle demande si la place est
libre
Il hésite
cherche ses mots
finit par aquiescer
elle a le chandail rayé
du marin
lui une chemise à manches
longues
rayée aussi, sa chemise,
mais à la verticale
et c'est sur ces lignes mouvantes
que se met à onduler
le prélude de leur rencontre
le chanteur à l'harmonica
et la serveuse au teint de kiwi
sont vite engloutis dans le
tourbillon de leur propre vie
qu'ils se racontent à
tous les temps
du passé et du présent.
le lendemain
ils lèvent les voiles
sur le Saguenay
le vent est bon
Il sent sa joie d'être
là
et sa joie est la sienne
il goûte à toutes
ses questions
et elle s'applique comme une
enfant captivée
elle vit sous le charme du moment
et il se nourrit de ce charme.
de ce moment.
il vampirise son émerveillement
son regard neuf devant le majestueux
fjord
j'ai faim d'ailes de poulet dira-t-elle à l'arrivée
Moi aussi
répondra-t-il sans savoir si c'était d'elle
plus que d'ailes
mais ils vont manger des pâtes
aux fruits de mer bien sûr
tout a un goût de marée
une marée à la
sauce béchamel
arrosée d'un Muscadet
à la robe de marée
Elle a le charme exquis d'une
tenancière de galerie d'art
le sourire coquin d'une adolescente
heureuse
et les yeux
les yeux d'une fille de bord
de mer
Profonds et clairs comme la
marée
à l'étale de juillet
et ils sont allés marcher
sous la pluie noire
dans la nuit noire
comme deux enfants sans parents
Avec le grand parapluie de golf
d'abord
puis sans
pour sentir l'eau couler sur
leurs paupières
pour laver la mémoire
des jours gris
et sonder le coeur des nuits
tendres
sentir l'arôme dense des
conifères mouillés
le baiser frais des feuillus
saturés
ils sont revenus trempés
jusqu'aux os
jusqu'aux eaux
se sont dit au revoir
dans une étreinte
ont regardé vers le lendemain
vers le moment de son départ
à lui
il reprenait la mer
son départ à elle
elle reprenait sa vie
elle
Il attendait sa marée
pour lever les voiles.
Il attendait aussi sa Marie,
pour la quitter.
La quitter comme on quitte un
rêve, en se réveillant
doucement.
En repoussant les couvertures
du matin.
En s'attardant sur les promesses
du soir.
Celle de s'écrire,
de se confier ses coordonnées.
La météo maritime
annonçait orages et forts coups de vent.
Et lui
attendait sa marée
et sa Marie.
Et il se sentait triste de manquer
l'une
et l'autre.
L’une plus que l’autre.
Il a décidé de
remettre le départ
et de quitter l'agitation des
quais.
Il croyait retrouver sur le
rocher de la pointe de l'Îlest
le plaisir de lui peindre quelque
chose.
lls se sont croisés sur
les pontons.
Elle arrivait d'une excursion
en zodiac.
Trempée et frissonnante.
Pressée.
Le regard
enfoui
sous des verres fumés.
Elle avait froid.
On se reverra peut-être, avait-elle lancé.
Lui aussi frissonnait maintenant.
L'horrible mot lui avait gelé
le coeur.
Peut-être.
Le peut-être des hasards.
Un mot qui le ramenait à
l'un de ces petits bars de hasard
où une fille de hasard
demande à un gars de
hasard
si la place était libre...par
hasard.
Le Saguenay
avait perdu tous ses coloris
sous les orages.
Il a essayé un lavis,
étendu des couleurs, dessiné des formes.
Il n'a vu que la roue arrière
d'un vélo
qui s'en allait
et un sac à dos
qui lui tournait le dos.
Dans l'autre, il a voulu peindre
un couple qui s'enlaçait
sous un parapluie,
mais,quand il a voulu ajouter
la pluie,
le ciel s'est ouvert comme dans
le grand déluge de la Bible
et tout est disparu sous un
flot de bleus, de verts et de jaunes confondus.
Vision sous-marine
sans profondeurs
d'un sujet biblique:
ci-gît
le dernier couple de Terriens
sauvé par Noé pour
reconstituer l'humanité.
Un couple transparent
et dilué
comme une aquarelle gâchée.
Alors il est retourné
prendre la météo.
Harcelé par le démon
de la fuite.
Fuir le banc usé de l'attente.
Il se sentait coincé.
Par la météo.
Par la marée.
Par la Marie.
Courir le risque ou attendre...?
Réfléchir.
Jeter l'ancre dans la baie de
l'indécision
pour y voir clair.
Alors il est allé marcher
sur la plage.
La marche qui donne du corps
au penser.
Il retrouva ses pensées
emmêlées
comme des filets de pêches
rejetés sur la berge
par les vents mauvais.
Alors il s'est mis à engueuler
Angie,
son compagnon de voyage:
Tu sais que tu es un beau salaud,
toi!.
Tu sèmes des anges sur
mon chemin.
Puis tu me les enlèves.
Tu me prends pour qui?
Pour le Job de la Bible
à qui tu as tout donné
puis tout enlevé,
histoire de vérifier
s'il t'aimait bien,
même sur son tas de fumier?
Va te faire foutre, Angie!
N'attends surtout pas de remerciements
pour ce genre de saloperie.
Et puis il s'est mis à
pleurer.
Comme un homme qui ne pleure
jamais.
Une vraie mousson de désert...
Et puis l'orage est passé.
Il s'est senti
bien.
Le soleil a séché
les pavés et les attentes,
et il s'est excusé auprès
de son compagnon de voyage, qui lui a dit:
Maintenant, finis ce que tu as
commencé.
Tu étais heureux de débarquer
ici.
Alors retrouve ta joie, elle
est en toi.
Regarde les gens,
lis,
va te taper un gros pichet au
Coquart
et prépare ton retour.
Ta légende t'attend.
Va continuer à l'écrire...
Il est parti par la marée
du soir.
Les voiles grosses de noeuds.
De noeuds de vent et de noeuds
dénoués.
Angie était heureux.
Le Suroît volait
entre un tapis de luminescence
et une courtepointe constellée d'étoiles
(la poêle de la Grande
Ourse,
le double V de Cassiopée,
la boîte ouverte de Pégase,
Andromède,
et
quoi
encore...)
qui pigmentaient sa grande doudou
nocturne.
Le fleuve lui pavait une autoroute
innommable,
illuminée de villes et
de villages
que le Suroît égrenait
comme un chapelet de repentir
en rémission de la sainte
colère de son capitaine
sur la plage tadoussaquienne
des protestations.
Maintenant, Angie, à part
sa mémoire d'été, dis-moi qu'est-ce qu'on
met dans une valise quand on
part pour la France!
...
Dis, elle est belle, la Marie.
Tu crois que je devrais lui
laisser mon adresse
et essayer de la revoir à
mon retour de Nantes?
Essaie, tu verras bien...