Des adultes mal élevés?

 

 

 Doggy Doos

 

Portrait de votre pet         15$

Garde de jour du pet          5$

Brossage du pet                   2,50$

Détartrage des dents du pet       $$$

…...........................                       $$$

 

 

 

 

Corner Brook, Terre-Neuve    

 

    C’est ça la décadence.  La décadence, c’est quand les pets nous traînent par la laisse dans leurs salons de beauté.  Ils nous élèvent si mal, les pets.  Ils nous laissent faire nos besoins sur la pelouse de tous les sujets.  Ils nous laissent pisser nos rancœurs sur tous les pneus en attente...   Ils nous laissent aboyer après tous ceux qui roulent ou renifler ceux qui ne bougent plus..  Ils nous élèvent bien mal, nos pets

 

    C’est ce que je suis en train de me dire sur le banc en face de l’hôtel Corner brook, en attendant mon taxi collectif pour retourner au Suroît, mon voilier, à Port Harmon, d’où je devrais pouvoir repartir ce soir.  En face de moi un salon de beauté pour …pets.  Quand je vois ça, c’est comme un réflexe involontaire, je pense soudainement à nos enfants.  Et je me dis, si les chiens élèvent mal leur maître, comment nos enfants nous élèvent-ils? 

 

    Je crois qu’avec nos enfants, c’est pire encore.  Ils nous élèvent encore plus mal.  Je ne parle pas des miens.  Les miens m’ont bien élevé.  Enfin je pense.  La preuve…  On en reparlera.  Peut-être… Je parle de ceux de ce matin.  Ceux de la portée des garderies et du clavardage.  Ceux qui, aussitôt la dernière tétée du congé parental donnée, vous fourrent tôt dans des garderies à 5$ le matin et vous en sortent tard le soir. Comme ils sont fatigués de leur journée, les mômes, ils vous ligotent au lit juste avant le bonhomme Sept heures.  Au centre d’achats, ils vous tirent par la main pour vous montrer tous les jouets de vos yeux ronds.  Et ils vous achètent tout, les mômes.  Sinon vous leur piquez la crise d’épilepsie qui convaincra juste assez les témoins de votre éligibilité à la D.P.A.M.É. (Département de la Protection des Adultes (Animaux) Mal Élevés).          

 

    Ils vous comprennent, vous les pauvres parents.  Et vous, vous devez comprendre qu’ils n’ont qu’une couple d’heures à vous donner à tous les jours.  Heu! à vous prêter. Heu! à vous demander…   Heu! à…?    Alors, pour bien vous faire pardonner d’avoir si peu de temps à vous donner, pour bien vous occuper, pour bien fourbir votre petite tête de citoyens zaccomplis, zintelligents et zheureux dans votre cheminée personnelle, ils vous ont inscrits, les mômes, au hockey, au patinage artistique, à la nage synchronisée et à tuti quanti… Ils vous auront même branchés sur Internet, pour que jamais vous ne vous ennuyiez, et sur une panoplie de jeux vidéo. 

 

    Tiens, pour illustrer le propos, un cas vérifiable.  Je connais une maman que ses jeunes enfants gâtent beaucoup trop. Ils ne savent pas ce qui leur pend au bout du nez.  Imaginez que maman reçoit bien-être social et pension alimentaire.  Alors, pour ne pas qu’elle gâche ses journées à s’occuper d’eux, ils vont la porter toute la journée à la garderie à 5$, leur maman.  Ou chez leur grand-maman.  C’est beaucoup d’amour, ça.  Mais est-ce bien élever ses parents que d’agir ainsi?. 

 

    Plus tard, à 5 ans, si vous êtes une fille, ils vous habilleront en Spice girl très sexée ou vous inscriront, à 16 ans, à Star Académie.  Pour vous exercer à exercer très tôt, vous la maman pressée de tout connaître tout de suite, votre pouvoir de séduction sur les petits garçons.  Le rêve, ils connaissent, les mômes.  Et, si vous êtes un garçon, vos enfants vous achèteront tout ce qui roule cher.  Du Tonka géant à batteries, à la trottinette à gaz, au vélo de montagne à 6000$, à la moto de trail à 10,000$, au pick up à 30,000$, full equip, quadra-track, muffler trush, 50 watts d’ampli à testostérones.  Un mec, faut que ça fesse dans le dash, mon petit papa mignon.

 

    Ouais.  Je conclus.  Si les parents modernes sont si mal élevés, c’est que les enfants les élèvent mal.  So what!  Taxi!!!

 

    Non, conclusion trop facile.  Je profite du paysage plutôt terne des passagers de mon Eddy’s Taxi et des épinettes pour pousser plus loin ma théorie de l’enfant dresseur de parents.  La question est :  qu’est-ce qui allait avant qui ne va plus aujourd’hui, non?  Je sais que poser la question comme ça, c’est orienter la réponse.  Mais il faut bien commencer par quelque chose.  Moi, j’ai élevé mes parents.  Enfin, sur certains points, oui je les ai élevés.  Nous étions onze à élever notre mère.  Notre père parti travailler au loin, à onze contre une, la partie était facile.  Pas si vite!  En réalité, c’est que nous avons fait évoluer certains aspects de sa personnalité.  Il faut dire qu’elle avait pris le risque de nous faire instruire chez les curés…  Que nous avions de notre côté les Beatles, Sartre et le PQ.  Grosse commande!  Mais, en autant que je me souvienne, c’est toujours elle qui avait le dernier mot.  La négociation individuelle ou collective s’arrêtait quand elle avait décidé de l’heure du lock out, c’est à dire du chapelet.  Et elle avait le bon Dieu et le Diable comme arguments ultimes.  Avec, en prime, les dix commandements et l’enfer…  Crois ou meurs, ça avait du bon, on dirait…

 

    Autre cas bien concret et plus près de nous pour illustrer le sujet.  J’enseigne.  L’an passé, une étudiante nous a mal élevés, la directrice et moi.  Après 7 bons mois d’hyper-patience, j’ai voulu lui assigner une nouvelle place, la pitoune.  Refus global.  Signe des temps?  Le manifeste portant ces deux mots lourds de sens avait jadis brassé bien des vaches sacrées, mais il avait ce qu’on appelle de la SIGNIFICATION.  Significations sociales, morales, culturelles, mettez-en…  Aujourd’hui on en use pour dénommer la crise d’apnée qu’un enfant utilise pour signifier son refus global de … changer de place dans la classe quand le prof, un adulte déjà élevé pourtant, le lui dit!!!!  Je me suis donc retrouvé dans une ronde invraisemblable de négociation directrice-élève-prof, et les parents étaient sur le point d’être convoqués si la petite bête ne mettait pas un peu de salive dans son chewing gum.  Et elle a gagné, la petite.  Elle a gagné le retour à sa place parmi ses tites zamies deux mois plus tard.  C’était à moi à faire des concessions pour que la petite bête puisse respirer.  J’ai fait le con de céder.   J’ai con-cédé.   Nous con-cédons, nous, à l’autre bout de la laisse.  Nous devenons des con-cédeurs.  Des con-cesseurs.  Appelez ça comme vous voudrez, les cons…

 

    Voilà ce que j’appelle mal élever les adultes :  se voir au fin fond d’un pays et penser encore à ça.  Penser que la décadence, c’est quand on ne sait plus qui est qui à chaque bout de la laisse