La fille aux pieds nus
 

          Le timbre sonore fit entendre ses quatre notes habituelles.  Pour tout le monde, c'était "la cloche".  En souvenir de l'ancienne.  Une vraie cloche, celle-là.  Électrique, bien sûr.  Stridente.  "Assommante, se rappela-t-il, et qui sonnait une vraie charge de cavalerie vers les escaliers".  Une vraie cloche d'alarme pour casernes de pompiers.  Heureusement celle-là, plus récente, plus "civilisée", imitait le célèbre Big Ben de Londres.  Sans s'en rendre compte, il fit dans sa tête les quatre notes suivantes, puis les quatre autres.  Il se rappela la maison paternelle, la nuit, et l'horloge à carillon sonnant ensuite les douze coups de minuit.

          Le murmure des étudiants le ramena à la réalité.  Il se mit à distribuer fébrilement la consigne et les trois sujets de la composition.   Ce qui eut pour effet d'empeser le silence froissé sur les pupitres.  Il eut peine à recevoir le "oui" à l'appel obligatoire des présences.  Il faut dire que le rituel lui semblait un peu redondant, tous s'étant déjà placés en ordre alphabétique à l'arrivée.

          Très vite, la lettre s'esquissa.  Alignements, protocole d'entrée en matière, puis l'introduction.  Il devinait déjà les dangereux "Suite à..." qui amèneraient le sujet, mais aussi les subordonnées sans principales.  Puis le sujet posé:  « je voudrais vous exprimez mon désacord... »  « Exprimer  er, on peut dire mordre. Désaccord avec deux C.  Si t'es pas sûr, consulte ton dictionnaire... »   Une pluie de fautes boueuses, il le savait déjà, s'abattraient sur ces feuilles encore vierges.

          Puis l'inspiration, comme cela allait de soi, trébucha un moment sur le développement.  Pas un pour penser à se brosser un plan, se désola-t-il.  Les crayons grattaient plutôt quelques picotements imaginaires sur la calotte de leur crâne juvénile, y dessinant sans doute quelque étrange arabesque.  Aussi difficile à décrypter sans doute que le Coran en hiéroglyphes arabes.  Les yeux se promenaient sur un mur, sur une tuile du plafond ou en direction des fenêtres affreusement sales, à la recherche d'arguments:  un fait, un exemple, un proverbe pour rendre crédible l'opinion à exprimer, ou mieux encore une référence ou une brillante statistique pour impressionner le professeur.

          La ventilation ronronnait comme un F-18 très lointain. très haut au-dessus des nuages, un après-midi d'été.  Ou plutôt comme un essaim de F-18 bourdonnant au-dessus de Bagdad, un soir d'hiver.  Un feu d'artifice sur l'écran sombre du petit écran de télévision.  Une vraie guerre Nintendo, avait-il lancé en classe quelques jours après le début des bombardements.  Le remords le prit de ne pas avoir ajouté ce sujet aux trois autres.  Il avait été étonné en effet de voir ses étudiants s'intéresser de près à cette guerre dans ce pourtant lointain Moyen-Orient. Peut-être qu'ils y retrouvent un peu de leur Captain Sky Hawk ou de leur Top Gun, avait-il conclu.  Alors, il lança vite un missile Patriot à ce pernicieux remords, se donnant, comme excuse, (comme ex-Scud?!?) que l'attaque de la coalition n'avait pas encore été lancée au moment d'envoyer son examen à l'impression.

          Refoulant donc ces sombres souvenirs vers la coupable ventilation. il s'intéressa à savoir lequel des trois sujets avaient choisi de préférence les élèves qu'il devait surveiller.  Ils lui semblaient plus jeunes que les autres dans ses groupes.  Il se demanda pourquoi.  Est-ce que le fait de ne pas connaître quelqu'un nous le fait percevoir plus jeune que les autres du même âge que l'on côtoie chaque jour?  "On n'a jamais une deuxième chance de réussir sa première impression!" dirait la mince brune aux cheveux gras d'Head & Shoulders en époussetant les pellicules de son sportif de frère.  Il se félicitait d'avoir l'occasion de réfléchir sur ces "nobles" sujets en toute quiétude n'ayant pas, comme aux cours réguliers, à intervenir pour inciter totoche untel à se concentrer sur son travail, cocotte telle autre à se taire ou à bien lire la question avant de demander des explications, c'est-à-dire la réponse...

          Au bout d'une demi-heure, son attention fut attirée par une paire d'yeux très noirs, au fond de la classe, qui montaient souvent en sa direction. D'abord il n'y porta pas  attention.  Pour elle aussi, la production écrite exigeait réflexion.  Il poussa même la vanité à penser qu'il était peut-être, pour elle du moins,  plus "inspirant" que ...le mur, le plafond ou les fenêtres.  Il continua donc à balayer la classe de son meilleur regard d'examinateur.  Il aimait bien se rassasier, quand il surveillait un examen, de l'image mentale du radar:  lui, la fière antenne circulaire projetant un faisceau d'ondes de confiance et de tranquille autorité sur cette mer de crayons et d'effaces agités...

          Il se dit encore qu'il devenait vaniteux avec l'âge.  Alors, comme pour se punir de son arrogance et pour ne pas devenir gâteux, il se mit à observer discrètement les pieds.  Certains, plus confiants, s'élançaient dangereusement devant les bureaux.  D'autres, plus timides, se dissimulaient maladroitement, comme des chiens battus, sous les chaises.  Confiance ou timidité?.  Question futile, se répondit-il à lui-même.  Puis, il remarqua que les chaussettes blanches abondaient.  Il y en avait même beaucoup!  Il se mit à les compter.  Il en répertoria 18 paires sur un total de 24 présences.  Il calcula:  18 paires sur 24, divisées par 6, égalent...  Ce qui voulait dire que les trois quarts des étudiants de la classe portaient des chaussettes blanches.  Ce groupe de secondaire 4, s'il était représentatif du milieu bien sûr, confirmerait que 75% des pieds de la polyvalente choisissent de porter des chaussettes blanches.  Faut-il conclure que 75% des étudiants au Québec portent...? Est-ce que 75% des adolescents américains...?  Et dans le désert d'Arabie alors?

          Il se sourit à lui-même en esquissant un haussement d'épaules que la jeune fille aux yeux noirs, en arrière, n'avait sûrement pas manqué de voir.  En effet elle le regardait encore.  Elle le fixait outrageusement même.  Intimidé, il baissa la vue.  Mais elle est pieds nus! gémit-il en essayant d'étouffer sa réaction incongrue.  Deux ou trois têtes se levèrent pour s'étonner, puis convergèrent sur le point que ses yeux abasourdis fixaient obstinément.  Il eut beau chercher une paire de chaussures vacante sous les pupitres avoisinants...  C'était peine perdue.

          Aussi quand Big Ben eut fait entendre ses quatre notes annonçant la fin de l'examen, il prit bien garde de suivre attentivement vers la porte le mouvement des pieds nus.  A son grand étonnement, il les vit disparaître - tout aussi nus - dans le flot des espadrilles se répandant dans les escaliers.  Il commença à ramasser les copies.  On lui avait peut-être volé ses chaussures.  Elle était peut-être folle.  Et si quelqu'un voulait lui jouer un tour, à lui?  Un canular pour lui tout seul?  Lui le maître-blagueur de l'école!

          Ah! non, pas "Surprise sur prises", pensa-t-il.  La bonne blague!  Il chercha un instant, discrètement, l'air de ne pas avoir l'air, la caméra ou le micro dissimulés...  Puis se ravisa.  Mieux valait feindre l'indifférence.  Mieux encore:  avoir l'air de quelqu'un qui a vu l'attrape, esquisser avec dignité et discrétion un petit sourire circulaire à la caméra cachée sur l'armoire (peut-être?) ou derrière le poster au fond de la classe (peut-être?) ou ... (peut-être?),   Mais surtout, gâcher l'entrée triomphale de l’animateur!

          Il prit donc tout son temps pour ramasser les autres copies.  Comme il se délectait soudain de ce sublime moment!  Lui, maintenant devenu la victime piégée, portant sur ses épaules le lourd fardeau de toutes les personnes trompées, abusées dans leur spontanéité par le metteur en scène.

          Dissimulant de plus en plus mal son émotion, au moment de saisir la dernière copie, celle justement des yeux noirs aux pieds nus, il se pencha exagérément, comme pour une dernière révérence aux téléspectateurs invisibles, jetant même un ultime clin d’œil à sa vieille mère et à son vieux père qui regarderaient sans doute l'émission, de même qu'à ses dix frères et soeurs et à ses amis.  Il dédia tout spécialement un sourire moqueur à ses élèves, les plus turbulents surtout.  Quelle douce vengeance!  Entrer à la polyvalente, le lundi matin, juste à l'heure de la grosse affluence, quand les grandes jaunes crachent comme des machines à sous détraquées leur flot d'étudiants, prétexter quelques affaires urgentes sur la place publique et ramasser les cris d'admiration, les poignées de mains, les regards surpris.  Bref mourir de plaisir!...

          Son nez se retrouva à deux doigts d'une étrange lettre.  Ecrite en arabe!  Qu'il ne comprit pas, bien sûr.  Sauf la fin. Il avait pu lire, juste avant qu'on ne retrouve partout sur les murs ses restes sanglants déchiquetés par le dictionnaire piégé:

Larousse, p.78

Allah vaincra
(Allah vaincra!)

Mossad islamique
(Mossad islamique)

Raynald Collard