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st-ce que tu crois aux présages? Moi si maintenant. Même si ce ne fut pas toujours le cas. A soixante-dix ans, tu vois, j'ai l'impression d'avoir franchi un seuil. Celui d'un âge où l'on voit les choses sous un angle bien différent du tien. On les embrasse à l'échelle de toute une vie. Une vie à son dernier barreau. Toi, tu les vois à l'échelle du premier. Disons que, sur la courbe du temps, tes souvenirs courent plutôt en avant de toi. Ils sont collés à ton présent. Tu pourrais presque leur marcher sur la queue. Alors que la meute des miens trottine derrière moi, en vieux chiens fidèles. Ils sont mes seuls compagnons.
* * *
C'est de l'un d'eux dont je veux te parler. Il s'accroche à ma mémoire depuis quelque temps. Il trouble mes nuits et assombrit mes matins. Il me talonne et me laisse fiévreuse. Comme ce présage autrefois... Laisse-moi te raconter cette histoire étrange qui m'est arrivée, il y a de cela très longtemps.
J'avais dix-huit ans à cette époque. Tout comme toi. Je venais de m'inscrire au collège. J'avais travaillé fort pendant tout l'été: le jour à la base plein air et le soir, dans un dépanneur. Malheureusement mon compte à la banque n'avait pas été à la hauteur de mes ambitions. Mon père était décédé quelques années auparavant. Ma mère était seule à subvenir à nos besoins. Peut-être ne t'en rends-tu pas toujours compte, mais trois adolescents désireux de vivre et d'étudier, ça demande beaucoup. Je manquais d'argent pour m'offrir ce qui m'importait le plus à ce moment-là: mon indépendance. Tu vois comme mes rêves ressemblaient tout de même un peu aux tiens?
Un jour, j'ai saisi au vol dans le journal une offre d'emploi à temps partiel. On demandait quelqu'un pour servir, les fins de semaine, des repas légers dans une cafétéria. Celle du Camille-Marcoux. Tu penses si j'ai sauté sur l'occasion! J'étudiais donc du lundi au vendredi et je passais mes samedis et mes dimanches à bourlinguer d'une rive à l'autre.
Vois-tu, tout ça me semble encore bien étrange. J'ai vécu toute mon enfance et une bonne partie de ma jeunesse à Baie-Comeau. Sur la rue Champlain, dans une grande maison de bardeaux délavés. J'ai passé là des journées entières à contempler, par la grande fenêtre du salon, la mer courant après ses marées sur les bancs de sable. Mais jamais je n'aurais pensé qu'elle prendrait autant de place dans ma vie.
Ce jour-là, je m'en souviendrai toujours, c'était le grand congé de l'Action de Grâce. Avec la folle affluence qui lui est habituelle. On dirait que, lors de ces longs week-ends, tout le monde a la bougeotte. Du sud on traverse au nord et du nord on saute au sud. Cette traversée en direction de Godbout avait été plus lente que d'habitude. Des hommes d'équipage, venus prendre une collation, nous avaient expliqué la situation. Une des deux hélices avait dû accrocher un câble de pêcheur au départ de Matane. De fortes vibrations avaient forcé le capitaine à réduire sa vitesse.
Nous accostions au quai de Godbout. Déjà tous les passagers étaient descendus au pont des véhicules pour débarquer. Il faisait une chaleur accablante derrière le comptoir. J'avais une bonne demi-heure à moi avant que les autres voyageurs n'arrivent. Je décidai d'ouvrir une fenêtre-hublot pour prendre un peu d'air frais. En bas, je vis avec amusement un plongeur nager à la surface, avec à la main l'immense couteau que l'ingénieur de bord était venu chercher à la cuisine. Il nageait sur le dos, traînant comme une méduse géante une longue chevelure de câble jaune. Il me fit quelques balivernes dont le sens se perdit dans le tintamarre du débarquement. Je ris avec lui quelques instants, jusqu'à ce qu'il disparaisse sous la passerelle.
Une longue filée de voitures attendait le signal pour s'engouffrer à la queue leu leu dans le bateau. De lourds camions- remorques faisaient mugir leur moteur diesel. Je pouvais apercevoir, l'autre côté, d'autres voitures dans lesquelles des gens commençaient à s'agiter en vue de l'embarquement. L'une d'elles attira soudain mon attention. Son occupante surtout. Je ne voyais que sa tête, de profil. Un visage immobile, à l'œil fixe, contrastant totalement avec la turbulence des autres voyageurs. Un visage livide. blanchi par un excès de poudre de riz. Dans sa voiture sport très noire, couleur charbon, aux fenêtres teintées, on aurait dit un spectre surgi à la mauvaise heure, au mauvais endroit. Quelque chose d'étonnant, d'irréel dans ce décor si banal, si quotidiennement pareil. Son auto avança bientôt et disparut derrière un camion.
Il me fallait retourner à mon comptoir où déjà des voyageurs s'agglutinaient pour le dîner. J'aimais ce moment privilégié où de nouveaux visages s'adressaient à moi pour m'exprimer leurs besoins. Les uns, peu familiers avec ces petites croisières improvisées, semblaient tendus. Les autres, plus souriants ou plus renfrognés, formaient le cortège des habitués: déracinés des deux rives, camionneurs, travailleurs forestiers, commis-voyageurs... Le traversier était, pour ces derniers du moins, le pont mobile entre la 138 et la 132.
Mon caractère y trouvait presque tous les éléments pour s'abreuver un peu à cette "insoutenable légèreté" de mon être. J'avais l'embarras du choix: passagers en transit, machos de circonstances, tous un peu à la recherche de la petite sauterie sans conséquence. L'aventure facile, sans lendemain. Je t'avoue que je ne détestais pas exercer là certains aspects de ma coquetterie. Tiens, regarde cette photo, j'étais plutôt jolie, non? Je savais m'amuser de ces petits chattouillages verbaux qui leur laissaient supposer que tout était possible, mais qui se terminaient, invariablement, par une élégante pirouette dans le style: "A bientôt, je l'espère. Bonne fin de voyage." Et bla bla bla. Un homme a écrit un livre sur le sujet. Il s'appelle Milan Kundera. Tu le liras peut-être un jour, c'est un grand écrivain.
J'en étais là avec un de ces habitués quand je la vis soudain braquée droit devant moi. Je restai figée devant cette pâleur maladive, à peine dissimulée derrière un fard léger, qu'accentuaient un rouge à lèvres criard et une chevelure de jais très gonflée. Mais plus encore, de très grands yeux noirs, aux pupilles dilatées, fixes comme l'éternité, qui semblaient me fouiller au plus profond de l'âme. J'ai cru l'entendre me demander un verre d'eau. La voix était sombre et sans nuance. Sa lèvre supérieure avait tremblé comme sous l'effet d'un tic nerveux. Elle dut répéter sa demande, avec une pointe d'impatience cette fois. J'étais écrasée sous ce regard. Elle vida d'un trait le verre, qu'elle demanda de remplir aussitôt, puis je la suivis des yeux jusqu'à la banquette qu'elle était seule à occuper. Malgré le roulis du navire, qui en incommodait pourtant plusieurs, et ses talons aiguilles très hauts, il n'y avait eu nulle hésitation dans sa démarche. Une force étrange émanait d'elle, qui lui attirait de nombreux coups d’œil discrets et intimidés. Qu'elle ne rendait d'ailleurs à personne. Elle fascinait.
La chaleur et l'inconfort de la traversée rendaient l'atmosphère suffocante. J'arrivais mal à me concentrer sur les rares commandes qui m'étaient adressées. Je devais à tout moment essuyer de grosses gouttes de sueur qui perlaient sur mon front. Mon regard restait rivé à cette femme que mon imagination avait déjà baptisée la dame noire. Nous étions à mi-chemin entre les deux rives quand je la vis se lever majestueusement pour se diriger vers l'arrière. Elle s'arrêta soudain pour me regarder d'un air insolite, hésitante, comme pour me dire quelque chose. Sa lèvre supérieure trembla de nouveau. Puis elle poursuivit son chemin. Aucun client ne me sollicitait, aussi j'allai près de la porte de la cafétéria pour voir si elle se rendait au bar. Tel n'était pas le cas. Elle disparaissait déjà dans le tourbillon assourdissant de la porte du pont arrière.
Je sentais une sourde inquiétude monter en moi. J'avais maintenant hâte d'arriver à Matane. Elle était sans doute sortie prendre l'air... Et puis qu'avais-je à m'inquiéter d'une passagère un peu moins banale que les autres? Je retournai à mes poêles et à mes torchons.
Je ne devais pas la revoir du voyage. Sur le quai, je m'élançai sur le débarcadère en direction de la cabine téléphonique la plus proche. Je voulais rappeler à ma mère de venir me chercher au traversier de 20 heures, à Baie-Comeau. Machinalement je cherchais, dans le chapelet des véhicules qui s'élançaient vers la 132, la voiture noire de la femme étrange entrevue au départ de Godbout. Aucune trace d'elle. Quand tous les véhicules furent sortis, je jetai un dernier coup d'œil à l'intérieur du navire. La grande porte de métal, à doubles battants, se fermait déjà dans un grincement sinistre. Elle avait disparu...
* * *
Je tremblais de froid. Une pluie fine rafraîchissait mon front brûlant de fièvre. L'automne soudain me pesait lourdement sur les épaules. Mes derniers pas vers le téléphone vacillèrent sur le trottoir ondulant. Mes doigts, raidis par le froid, signalèrent de peine et de misère le numéro à la maison. Mon jeune frère pleurait au téléphone et me reprochait durement mon absence. Une voiture noire démarra en trombe du stationnement. Maman était morte.