Terre!  Terre!

 

 

 

 

Bay of Islands, Terre-Neuve, 31 juillet 2003

 

    La vaisselle sèche sagement sur la table…  Je suis entré ici dans un grand soleil couchant.  Une passe difficile.  Pas beaucoup plus large qu'entrée d'élèves de polyvalente.  Entre des cailles de roches.  J’ai fait de courts cercles dans la passe pour évaluer la topographie du fond.  C’est cool :  14 pieds partout et à l’intérieur plus de 20.  Woods Island.  Elle fait 6 km de long et la baie qu’elle cache à l’intérieur de son ventre vous fait sur la carte une vessie de plus d’un km de tube.  Une baie dans une île dans une baie.  Paradoxe?  Ici le paradoxe semble  nous coller à la quille.

 

    Justement, le matin, parlant d'elle, ma quille, à la sortie de la passe, elle a reçu toute une raclée.  J’ai heurté une barre de récif que j’avais pourtant bien contournée la veille… à marée basse.  Trompeur, tout ça, à marée haute…  Le sondeur indique 14 pieds, 16, 20, 22…  Tu pousses la manette à gaz, c’est passé.  Mais non, le sondeur te fait le décalage inverse…22, 18, 14, 8, 6…  Bang!   Heureusement que tu avais eu le réflexe de donner un violent coup de barre à tribord.  Le Suroît bondit sur une roche, puis sur une autre, puis… se libère.  Pas de dommage apparent.  C’est la quille qui a tout absorbé.  On verra ça à l’automne des blessures.  J’ai la colère qui gronde.  Stie de con!  J’ai manqué de prudence, j’ai mal évalué ma sortie.

 

    Magnifique journée tout de même.  Qui avait commencé la veille, dans les étoiles de Stephenville, les filantes, les constellations de JoJo Médium, les lumières stroboscopiques des avions en approche de l’aéroport et les premières aurores boréales de l’été.  Déjà!  Après 5 jours au même endroit, j’avais le roulis au lit. Alors je suis parti. 

 

-   Port-aux-Basques Radio Garde Côtière.  Ici le Suroît.  Pour ouvrir un plan de route à destination de Beach Point.  Arrivée prévue 14h00, heure locale.  Une personne à bord.  Recherches éventuelles à partir de 16h00.

-        ….

 

    Les caps St-Georges et Cormoran à l’aube me paraîtront impressionnants.  Enfin du soleil.  Enfin la Terre-Neuve que j’ai mis plus de 1000 km à venir voir.  Car la visibilité à 20 milles est impeccable.  Mais c’est une fois la péninsule de Port au Port enfin passée que les côtes dont j’avais rêvé défilent.  Des caps époustouflants.  Une chaîne de montagnes à l’arrière plan, mais une aussi à bord de mer.  Ça vous fait des monstres dans l’objectif, ça.  Vous manquez de grand angle et de panoramique pour tout gober.  Bluff Head, Mount Barren (700 mètres), Bear Head (un chien accroupi de 150 mètres), en arrière plan les Virgin Mountains à sommets jaunes, Little Port Head, Devil Head aux falaises noires. 

 

    L’étonnement aussi, c’est cette immense baie de 20 km de large par 40 de profondeur. Une immense main aux trois doigts crochus de sorcière sur la carte  C’est six grandes îles,  les unes de plus de 400 mètres de hauteur, aux formes de pain de sucre.  Ici c’est la dimension qui étonne.  C’est aussi, la solitude.  On dirait qu’il n’y a personne.  Ici une barque de pêcheurs à maquereaux.  Là-bas, autour de la baie, quelques maisons ou chalets.  Une baie pareille au Québec ou au Nouveau-Brunswick serait un centre de villégiature extraordinaire.   Ici, rien.  Et pourquoi pas.  Depuis 100 milles de côtes, j’ai croisé 2 chalutiers et 2 petites barques de pêcheurs.  À Tadoussac, j’aurais été étourdi par les vagues et le barda des croisiéristes. 

 

 

Parc national de Gros Morne, Norris Point

 

    Je me sens en vacances.  Comme dans le Saguenay quand on arrive du fleuve.  C’est un oasis de paix et de sérénité.  Soleil radieux.  Paysage irradiant.  « Vacances », qui veut dire vacant.  Voilà, je suis vacant.  À cause du soleil, oui.  Mais à cause aussi de cet air de sapin qui m’a accueilli en entrant dans la baie de Bonne Bay.  Un nom prédestiné.  C’est le festival des tondeuses, on dirait..  Je reviens de l’épicerie avec des sacs à allonger les bras.  Un garçon tond la quiétude du cimetière. De discrètes pierres tombales presque toutes fleuries,  sagement alignées, faisant face à l’entrée du fjord.  Voilà comment j’aimerais zieuter l’éternité :  vue panoramique sur la mer par le périscope d’un tournesol.  Il y aurait à l’arrière plan, au fond, ces hautes montagnes bleues.  Et, tout en haut, près du sommet, un gigantesque … cygne blanc.  Et, de chaque côté, ses petits.  De la neige.  De la neige…!  Ce matin en partant de Bay of Islands, je n’en croyais pas mes yeux d’en voir.  On dirait que les hauteurs ont gardé un peu de leur grosse tuque hivernale.  Quelques taches!  Ici en bas, moi, j’ai mis mon costume d’Adam.  Il fait dans les 25-28 degrés.  Paradoxe?  Joli paradoxe.

 

    Je suis accosté à couple d’un pêcheur.  Je croyais qu’il venait m’engueuler.  C’est le parc fédéral de Gros-Morne ici.  J’ai déjà eu maille à partir à Cap Desrosiers avec un stupide agent du parc fédéral Forillon qui ne pouvait pas comprendre que je venais me réfugier à l’intérieur de MON quai.  Ce pêcheur-là venait gentiment m’avertir, après 2 ou 3 recommandations de parler lentement et la menace de lui parler en français – ultime cruauté, aussi efficace qu’un revolver, ze vous zure -  qu’un autre bateau de pêche s’en venait à l’épaule et que je pourrais revenir m’attacher…  Ouf!  Je me sens béni des dieux.  Je veux dire que j'adore des endroits comme ça.  Nous avons ceci en commun avec ces gens de mer, nous les petits voiliers de rien du tout, c’est que nous allons loin pour trouver de quoi nous satisfaire.  Nous avons aussi la peau cuivrée de la mer.  Sauf qu’eux, quand ils enlèvent leur calotte, on voit tout de suite la différence.

 

    Le fjord ne me paraît pas aussi spectaculaire qu’annoncé à l’entrée de Bonne Bay.  Les parois du Saguenay gagneraient la palme ici.   Mais l’isolement est presque total.  La tranquillité sauvage.  Parfois un kayak, parfois un petit camping.   Une route au loin, discrète.

 

    Modification au journal de bord.  Prochaine étape, Harrington Harbour.  Monter plus haut vers le détroit de Belle-Isle signifierait refaire la route en sens inverse.  Avec des conditions plus difficiles.  Et le temps va me manquer, ça  saute aux yeux…  Alors j’attendrai à compter d’aujourd’hui à Rock Harbour - Bonne Bay - mon corridor météo pour traverser.  Faire l’épicerie aussi, le plein d’eau.  J’en suis encore à l’eau de Baie-Comeau dans mon réservoir.  Je la dépense au compte-gouttes, comme de l’eau bénite… Amen.