La "grande" traversée

 

 

 

Parc Forillon, version mer, juillet 2003

 

    Il y a 2 destinations que je trouvais dans les dépliants des quétaineries :  le voyage de noce aux chutes de vous savez quoi et le tour de la … vous savez quoi aussi.  Et bien rectifions.  La première me semble tout aussi increvablement nulle.  La seconde, par la route n’est pas dénudée de charme.  Mais par la mer, cette même seconde, la Gaspésie, c’est un délice à chaque fois renouvelé.  À partir de Sainte-Anne-des-Monts, ce sont les Chics Chocs qui s’amorcent.  Mais le point de vue est tellement différent!  Mont St-Pierre, avec ses falaises de grès dénudées, Gros-Morne, Marsoui, et demain Cap Gaspé, avec ses parois de Titanic renfloué.  Décidément les peintres se trompent de point de vue.  Une côte, paradoxalement, dont la beauté est rehaussée même par la présence de la route panoramique au ras de la mer.  On dirait un curseur à l'écran se déplaçant au bas d’un texte et lui donnant vie.  Je serais curieux de voir ce que le peintre Guy Paquette ferait de cette route. Moi, au premier plan, j’ajouterais une tête de phoque ou l’aileron d’une baleine.  Ou une  à la dérive… 

 

    Mais c’est encore le parc Forillon qui gagne le plus à être découvert de cette façon. Du cap Desrosiers au cap Gaspé surtout.  C’est 10 km de falaises accores, roses et grises.  Une forteresse médiévale, construite depuis la nuit des temps par un Seigneur des anneaux.  Les producteurs du film auraient bien pu choisir le site pour leur tournage.  Une forteresse aux falaises mythiques, affichant des visages héraldiques dédiés à je ne sais quel culte marin. 

 

    Plus loin, le remarquable Rocher Percé, avec le bourdonnement de ses activités touristiques et l'effet brutal de convergence des vents entre sa paroi orientale et l'île Bonaventure.   Ou, mieux encore, le matin à l'aube, au départ de l'Anse-à-Beaufils, quand un brouillard londonien vous le fait en Titanic.

 

Milieu du golfe milieu de la nuit

 

    Ça s’appelle comme ça :  la grande traversée.  Exagéré?  Un peu.  L’anse-à-Beaufils, c’est le petit bar à chansonniers qui accueille cette année entre autres les Claude Dubois et Richard Desjardins.  Mais c’est aussi le carrefour où les bateaux se séparent.  La Baie-des-chaleurs à l’ouest, les Maritimes au sud ou les Iles-de-la-Madeleine à l'est.  Pour moi, c’est 115 milles nautiques à faire de nuit et sans côtes, où j’aurai le droit de dormir que de l’oeil gauche.  L’autre écoutera l’alarme sur le radar.  La route des îles est entrecoupée par des cargos et des dragueurs de fond aux longs chaluts dangereux.   J’appelle sur le VHF mon nouvel ami Gilbert du May l’eau dye IV, un trawler de 40 pieds qui tenait à partir avec moi.  Sa blonde a un peu le trac.  Elle est habitué à cet autre fleuve en haut de Trois-Rivières.  « Si tu peux passer devant ce bateau, vas-y, mais si tu passes derrière, attention à ses longs câbles d’acier à son arrière. »    Voilà, il sait.  Le spectacle des astres se répète.  Un soleil se couche derrière.  Une gigantesque pleine lune se lève et regardera le soleil se lever dans quelques heures.  Les nuits sont courtes sur l’eau. On peut presque deviner où est le soleil de minuit.  On peut faire des paris sur quel cap il pointera de l'oeil.

 

    Jusqu’ici, tout est impeccable, à part mon clavier qui, sous la lampe à infrarouge de lecture de nuit,  danse dans la houle et me fait de drôlottes de mots…  Et cette pensée coupable d’avoir un peu poussé May l’eau dye à faire cette traversée :  le cœur d’Hélène, comme mon clavier, doit lui danser dans la poitrine. Moi, c’est un magnifique vent de travers de 15 nœuds, qui me fait avancer vite et confortablement.  Mais pour un bateau à moteur, ce genre de vent veut dire vague de travers et roulis.

 

    À Étang-du-nord, ce sera 19 heures de voile sur une même allure.  Tribord amure.  Le Suroît aura filé de 6-7 nœuds.  Pour lui, c’est un train d’enfer.   Avec la course du Grand Triangle PQM et des voiles renouvelées, j'apprends à fignoler l’ajustement de mes voiles.  Et le Suroît y gagne en souplesse et vitesse.

 

Étang-du-Nord, Iles-dela-Madeleine -

 

    Environ 315 milles nautiques de parcourus.  Ou 600 km.  À la fin de ce voyage, ce sera plus de 1200 milles nautiques (environ 2400 km) au loch du Suroît.  Je suis un peu fatigué.  Repos. Après 19 heures de route sans interruption, au grand vent, seul à la navigation, popote, ajustement des voiles, avec 20 à 30 degrés de gîte….  Je dois penser à m’hydrater davantage.  Les autres étapes devraient être plus courtes.   Au quai des pêcheurs, mes amis, arrivés 3 heures avant moi, m’assistent à l’accostage.  Ils sont de bonne humeur et Hélène a eu le temps de changer de couleur.  Elle parle même de se reposer avant de repartir dans quelques jours.  Elle est  sûrement très amoureuse…  Ou elle s'y fait, au vrai fleuve.

 

    Moi, j’ai le goût d’aller toucher du Cap Breton, dans le détroit de Cabot avant d’aller tâter de la Terre-Neuve.  Ce qui me ferait une traversée moins longue…