Côte sud ouest
Péninsule de Port au Port
Content de quitter Port-aux-Basques. D’autant plus que la baie est continuellement bouchée par le brouillard et que le barda occasionné par les incessants va et vient des traversiers et les travaux de reconstruction d’un quai voisin commencent à me taper sur les nerfs. C’est l’effet voyage : on ne peut pas tourner trop longtemps dans la même soupe. Surtout qu’il n’est pas facile de passer au second salon des conversation plus intime quand la barrière cette fois est une langue. Eux, ils mâchent un anglais rapide et régional, moi, un ancien anglais du secondaire. Nous nous mastiquons les messages et nous nous comprenons, nous nous, key? S’agit de pas trop approfondir, c’est simple. L’Ontarien accosté devant moi et l’Américain du Maryland, derrière, me semblaient beaucoup plus faciles à comprendre.
J’ai quand même fini par me lier un peu d’amitié avec le couple québécois du trimaran Ma Ma. Albert est un puriste de la voile, qui m’a donné des idées pour optimiser les performances de mon bateau. Et de le préparer pour aller dans les mers du sud. « Garde ça, ce bateau-là, Raynald, c’est une perle .» J’ai été estomaqué de le voir décoller du quai en poussant son monstre de 42 pieds par 26, avec un moteur …électrique… pour la pêche à la traîne, et de le voir gagner la passe étroite du port en louvoyant très habilement… Ça, c’est de la voile…
Depuis 5 jours, c’est la première fois que je peux enfin longer la côte et la VOIR. Enfin, partiellement. Disons que je la vois comme les premiers films en cinémascope quand les cow-boys et les Indiens n’avaient qu’une partie de l’écran pour s’entretuer. Le bas servant entre autres aux p'tits cons à dessiner des ombres chinoises ou aux autres à se bécoter ou à aller se chercher du pop corn. Impressionnantes tout de même, ces tapisseries sorties du néant. Elle n’est pas encore très haute, la côte, mais déjà je peux voir de petites chutes dévaler dans la mer. Alternance de caps accores aux schistes bruns ou terre de sienne et de cap ronds herbus ou couronnés de conifères.
Tiens, j'esquisse une aquarelle pour mieux voir. Sur toute la toile, un grand lavis gris aluminium AlCOA. Oxydé et mat. Uniforme. Au tiers, la bande visible, la côte. C’est une bande horizontale très droite, délimitée en bas par le gris uniforme de l’eau et, en haut, par le brouillard qui masque toute la partie élevée des montagnes. Au premier plan, les ailerons des 2 dauphins croisés tout à l’heure. J’aurais sans doute gardé en réserve la bande pour la côte afin d'avoir plus de liberté avec les couleurs suivantes : pour les falaises de sable et d’argile ou de roc, des magenta; là, des gris foncés; là, du rouge bourgogne. Puis je reviendrais rayer tout ça de lignes verticales ou en diagonales, pour marquer les innombrables éboulis et accidents du relief côtier durement battu par les tempêtes du golfe. Il faudrait que le tout suggère bien l’âpreté de la géographie du climat. Et je signerais Raynald Collard, juillet 2003. Vous la voulez? Je vous la donne.
Le climat… Une idée comme ça, pour remplacer la faillite de la morue sur l’île. Un pipeline à double parois avec les Étasuniens. Ils pompent l’humidité du golfe qui fait faire trempette à l’année aux Terre-Neuviens et leur renvoient un peu de leur désert à sécheresse. Comme ça, ils reçoivent Terre-Neuve en vapeurs et Terre-Neuve reçoit le désert sec et frais. Il faudrait quand même filtrer leur pollution et leurs idées impérialistes. Je ne vois guère les Newfies imiter les Américains dans la guerre d’un autre golfe… Au fait, j’évite le mot Newfie, zavez remarqué? Mais j’ai le goût de l’adopter. Ils s’appellent eux-mêmes ainsi, alors…
Hamond Harbour
Vendredi. Départ ce matin à 05h00 pour la baie De Port au Port. Détour sur Stephenville. Les vents forts du sud ouest arrivent trop tôt. J’ai la péninsule de Port au Port à sauter avec 30 milles en direction plein ouest, puis 30 autres en direction nord est. Le Suroît ne peut tenir dans 20-25 nœuds de vent debout avec rafales à 30 nœuds. Le bateau souffre et moi aussi. Alors je fais relâche, pendant qu’un rayon de soleil vient de se faufiler entre deux pluies. Ciao