Quitter le jardin

 

 

par Raynald Collard sur le Suroît

 

Ste-Anne-des-Monts - 11 juin 2003

 

 

Partir enfin.  Terre-Neuve. En partance de Baie-Comeau. À voile.  En solitaire.  Par le sud du golfe : Gaspésie, Iles-de-la-Madeleine…  et retour par la Basse Côte-Nord.  J’avais projeté ça depuis des années, mais il y avait toujours une histoire de femme-terre dans le décor. Vous savez, ce rêve de gars d’aller plus loin, de faire reculer la barrière de ses souvenirs… Un rêve qu’un gars reporte à l’été suivant parce qu’il a rencontré une belle.  Une belle aux petits pieds de terre.  Rarement de mer, les petits pieds de terre.  Les pieds de femme ont souvent peur des ponts qui roulent et des voix de capitaine qui grincent.  Alors je choisissais de tourner autour du jardin : baie St-Pancrace, Saguenay, Québec et l’éternel triangle Baie-Comeau-Rimouski-Matane.  C’était ça, mon jardin aquatique.  Un jardin pas très loin de l’autre, en arrière de la maison,  avec étangs, fleurs et poissons. 

 

Les jardins. Les jardins, oui, parlons-en.  Ils nous les font pousser au bout des mains, leurs racines.  Si on reste trop longtemps au même endroit, elles s’ancrent dans le sol, les racines, et elles nous confinent à vieillir trop vite.  Vieillir, c’est mourir.  Et moi je ne suis pas prêt à ça.  Autre chose.  En tout cas c’est mon cas.  Les femmes explorent leur jardin, cultivent les pousses de leur vie, élaguent leur ménage, mais elles rêvent de héros.  Un marin, ça vous peint un rêve, ça ma Dame.  Mais le marin-héros, il en veut davantage que les limites de votre jardin.  Et puis, où est-il votre rêve, ma Dame, quand le héros marin, les soirs d’hiver, le bateau sur son ber et le cœur en bandoulière s’ennuie à passer une souffleuse avaleuse de chimères?    Alors, pas de femme-mer dans le décor?  So what!  Je te lève les amarres, Suroît. 

 

Le Suroît, ce n’est pas que le vent SO dominant du beau temps en été, c’est mon C&C 27.  Un vaillant et solide petit voilier de 27 pieds sur lequel je navigue depuis 10 ans.  J’y reviendrai au cours de ce voyage d’un mois et demi dans ce qui me semble une quête.  Pas l’amoureuse, pour une fois.  Enfin pas tout à fait.  Elle est toujours là, celle-là.  Elle te prend au ventre à tout moment.  Par temps trop beau. Ou trop maussade.  Le soir sous la lampe de lecture.  Le matin au réveil.  Enfin, j’y reviendrai aussi.  Peut-être.  Peut-être…

 

Pour le moment, je suis « encalminé » à Ste-Anne-des-Monts.  Les vents d’ouest à fendre les voiles des derniers jours m’ont obligé à m’y réfugier.  Et justement, j’ai le génois fendu sur un mètre.  Dans la nuit de mercredi à jeudi, je n’ai pas vu la déchirure.  Il faisait trop noir, malgré la magnifique lune qui a plongée dans le fleuve à la hauteur des Méchins.  On aurait dit un lingot circulaire en fusion qu’un fondeur de l’ALCOA plongeait dans l’eau pour le refroidir.  Alors ça m’a refroidi aussi cette voile qui a éclaté lors d’un brusque empannage.  Le vent arrière est une allure difficile, qui sollicite beaucoup le pilote automatique et qui demande une attention de tous les instants.  La nuit, l’attention est parfois aux étoiles.

 

Alors aujourd’hui, c’est le jour des réparations.  Pas des lamentations.  Heureusement un  couple sympathique, sur Extase, amarré derrière moi, m’a fourni les bandes de dacron autocollantes pour refermer la déchirure.  Le reste, c’est un drôle et habile cordonnier du village qui va peaufiner la couture.  De toute façon, Environnement Canada nous promet 25 nœuds de vent d’est cet après-midi.  Merci beaucoup, mais ce n’est pas pour le Suroît de se faire taper dans la gueule.  Bonne journée, Suroît,  tiens-toi prêt pour demain.  Moi, je vais me chercher un lien Internet pour envoyer ça au journal et faire du vélo.  Ste-Anne, comme ils disent ici, est en plein coeur de mes goûts montagnards.  Vélo de montagne et baignades.  Ciao.