"Agaguk, c'est moi`", avait-il songé en fonçant sur le boulevard. C'est moi, l'homme que le loup blanc du chaman poursuit dans la steppe. A mains nues, je peux tuer l'ours polaire et la baleine franche. A la femme bavarde, je peux dire: "tu parles trop fort!"
Mais je suis aussi l'homme que le courage de sa compagne émeut. Sa souffrance aussi. Je suis l'homme qui peut mourir et revenir à la vie. Pour voler, comme l'aigle arctique".
Voler. Il s'agissait bien de cela. Depuis "Agaguk", un souvenir d'elle lui collait à la mémoire. Celui de cette femme sur le seuil de sa porte, par ce grand froid de janvier. Cette femme cherchant à piéger du doigt la poussière insolente.
Cette femme affolée de se retrouver seule dans les draps d'un amour neuf. Qui se perdait en légèretés, comme pour conjurer ses doutes. Qui parlait, parlait.. Trop. Une femme affolée, qui avait pourtant envie de voler. Car il s'agissait bien de voler, à l'instar d'Olivero, et laisser la lumière éclairer le côté obscur de son coeur. Mais lui était cet homme aussi, tout aussi affolé, et au même dessein. Lui aussi.
Ils avaient cru, chacun de leur côté, que l'autre le ferait monter très haut. Après la complicité de Val d'Irène, ils avaient cru que tout irait de soi...
Mais leurs ailes était ankylosées par trop d'éteignoirs. Et ils ont écorché leur rêve. Ce soir-là. Et les autres soirs. Puis, lui s'était senti coupable d'avoir mordu l'aile de cet oiseau qui s'était entêté à coller au sol.
Il est possible - il en avait parlé à un ami - que ses échecs au début fussent devenus les siens, à elle, par la suite. Un homme ne veut pas décevoir sa compagne dans les premiers ébats amoureux. C'est pour cela qu'il est si mauvais. Aussi se demandait-il si elle n'était pas victime du même syndrome. Ajouté à cela l'effet de la fausse reine noire des nuits blanches ... Il regrettait amèrement de lui avoir parlé d'elle. Toute vérité n'est pas bonne à dire, et celle-là moins que les autres. Il avait maintenant l'impression que la dame noire avait encore répandu un peu de sa détresse dans sa vie, d'où elle n`était plus. Comment pourrait-il jamais lui expliquer que cette sexualité débridée n'avait été souvent que le contraire de ce qu'il cherchait comme tendresse? Une autre pilule parmi tant d'autres, un moment d'état second - qu'elle cherchait bien sûr à prolonger, à éterniser - pour oublier que son être profond étouffait dans le désastre de son Hiroshima intérieur.
Jusqu'où aurait-il pu insister? Il n'avait pas été heureux dans cette relation minée, axée uniquement sur la satisfaction d'une femme pour qui tout avait semblé devoir tourner autour du triangle sexe-sécurité-jeunesse? Elle en était d'ailleurs morte. Et, il en était convaincu et ne s'en sentait nullement coupable de l'avouer, c'était une délivrance pour elle et ...pour lui. Il était sûr maintenant qu'elle avait été entre elle et lui depuis le premier soir. Et il ne pouvait accepter cette idée. Le même ami, tout récemment, l'avait sermonné quand il lui avait révélé ses pseudo-prouesses. "Est-ce que tu te rends compte, lui avait-t-il demandé, de la commande que tu mettais sur les bras de ta nouvelle amie? C'est comme si, pour le premier saut, tu lui avais mis la barre à une hauteur impossible et que tu lui demandais, de surcroît - et c'est toujours comme ça au début d'une relation - de sauter avec une seule jambe".
Quand il revoyait ces images en superposition sur l'écran d'Agaguk, une voix lui disait: "Ecoute ton coeur et dis-lui que tu l'aimes tout simplement. Et dis-lui aussi que tu veux voler avec elle. Demande-lui d'oublier, si elle le peut, les plaintes et les récriminations. Si Agaguk peut survivre aux crocs du sortilège, toi aussi, tu le peux."
Il lui
avait dit un soir sur l'oreiller: "Si l'occasion m'est donnée,
je te dirai quelque chose que j'ai confié à mes amis".
Se souvenait-elle de ça? Maintenant qu'il se sentait
redevenu un chaman solitaire, capable d'expliquer le passé et le
futur, - et qu'il n'avait strictement plus rien à perdre - il pouvait
le lui dire: c'est toi que j'attendais depuis toutes ces années.
ET ELLE,
DAME PASSION?
C'était elle le dernier lapin sorti du sac. Dame passion le faisait bien rire avec ses yeux pétillants, son empressement naïf d'adolescente compulsive logeant à l'étage de l'onirisme. Sa voix de tiroir-caisse le matin d'une St-Valentin.
Mais, il en était sûr, dans la toundra des cafés du matin et des lendemains mécaniques, elle avait plutôt l'air d'une reine défraîchie un lendemain de carnaval, avant le troisième café.
Elle ne lui semblait pas nécessaire, ni en amour ni ailleurs. "Vous êtes un puissant carburant, aurait-il pu convenir, et, sans le frôlement fugace - éphémère - de votre aile, la vie risquerait d'être terne." Malheureusement, il ne croyait pas qu'elle fût applicable au couple moderne. "Vous ne savez pas résister aux cailloux du chemin, aurait-il pu ajouter. Vous êtes au coeur d'une roue trop fragile pour le poids qu'elle a à supporter.. Non, le couple se tisse de bien plus de petits plaisirs, de bien plus de complicités que ceux de vos grands élans du coeur. Vous allumez des feux de paille que le quotidien du pain et du beurre n'arrive que rarement à régénérer."
- Que sont vos passions d'antan devenues?
Le couple
diurne se tisse de petites tendresses. Et il faut ne pas oublier
que, lorsque délibérément l'on choisit de vivre un
amour maquisard, il faut s'attendre à ce que ces normalités
soient invisibles aux yeux des dragons et ne pas s'en faire le reproche
par la suite. Quant au couple nocturne, il se tisse de confiance
et de paroles. Des paroles, nom de Dieu! Ne serait-ce que des
paroles pour prendre par la main les mains aveugles qui cherchent la porte
de la volupté... Pourquoi les mots ne pleuvent-ils donc que le jour,
quand la nuit a tant soif de générosités? Pourquoi
taire ses fantasmes et se punir et, de ce fait, punir l'autre en même
temps.
Dame
passion, il n'avait pas du tout besoin de vous pour être tout ça...